LA FIN DE L’HOMME ROUGE OU LE TEMPS DU DÉSENCHANTEMENT Theâtre de l’Atalante 16 novembre

 

De Svetlana Alexeïevitch, adaptation et mise en scène Stéphanie Loïk, Théâtre du Labrador

En ce lendemain d’horreur d’une guerre internationale qui détruit le Moyen Orient, les marchands d’armes font leurs affaires, les Syriens, les Libanais, les Égyptiens, ceux qui ne peuvent fuir leurs pays, meurent sous les bombes et les attentats et voilà qu’à notre tour nous venons de subir à Paris ce que chaque jour on vit au Moyen Orient. Près d’un million de Syriens ont dû fuir la mort qui en a frappé plusieurs centaines de milliers, plus une maison ne reste debout dans cette antique cité  d’Alep autrefois sublime, pour ne pas évoquer Palmyre et tant d’autres villes frappées par des avions américains, français et russes, qui n’oublient pas les hôpitaux.

En ce jour de deuil national, Silencieusement, le concert itinérant en six mouvements de Nicolas Frize, aboutissement d’une résidence de  deux ans aux Archives Nationales, a été annulé. Heureusement, l’Atalante a maintenu ses portes  ouvertes pour La fin de l’homme rouge, de Svetlana Alexievitch, qui vient d’obtenir le prix Nobel de littérature. Nous étions bien peu nombreux dans cette petite salle nichée au flanc du Théâtre de l’Atelier où Alain Barsacq et Agathe Alexis maintiennent une flamme.

Sur le plateau nu de l’Atalante, 9 acteurs issus de grandes écoles de théâtre, dansent  en files géométriques les cauchemars de Svetlana Alexievitch sur la perte  des rêves de construction d’une  Russie  Soviétique. On parcourt les événements de l’impossible construction de « l’homo sovieticus » pendant  ces 70 ans qui a mobilisé tant de jeunes pionniers ayant sacrifié leurs vies, jusqu’à la dissolution du PC et de l’URSS en 1991 . Les Turkmènes, les Khazaks , les Tchètchènes, les Ukhrainiens et tant d’autres qui faisaient partie de l’empire ont pris leur indépendance, ne parlent plus la même langue. « Nous avions un rapport particulier à la mort, à la déportation (…) c’était le socialisme (…) À présent les gens ont envie de vivre sans idéal sublime. Les gens ne se rendaient pas compte de leur esclavage (…) J’ai participé à une grande bataille perdue, nous savons désormais qu’il était impossible de donner sa vie pour une utopie (….) Nous étions sans pitié pour nos parents, toutes les valeurs se sont effondrées, sauf celle de la vie, la liberté de sa majesté la consommation, la liberté du bon plaisir ! (…) Les Russes ne comprennent pas la liberté, ce qu’i leur faut c’est un cosaque et du fouet ! (…) Dans un pays où Staline avait exterminé autant de gens que Hitler, au lieu du Marxisme Léninisme, nous avons l’orthodoxie. »

Les acteurs se déploient en lignes qui se croisent, font des gestes d’automates, se font face, se croisent sans vraiment jouer ensemble pour prévenir tout pathos. Seul moment de désespoir, le récit de la perte d’un fils Igor, jeune poète adoré par sa mère, probablement suicidé, dont elle ne se remet pas. On évoque le temps passé dans les cuisines, « on parlait de poésie, à présent les rues se sont remplies de malabars en survêtements, ils ont piétiné tout le monde. (…) Le saucisson, chez nous maintenant c’est la référence absolue, l’argent, toujours l’argent ! »

Impeccablement réglé, presque trop pour empêcher la montée du pathos, La fin de l’homme rouge reste bien dans la couleur désespérante de ces lendemains d’attentats sauvages. Mais que peut-on attendre des marchands d’armes qui règnent sur notre monde ? Stéphanie Loïk qui a monté une quarantaine de spectacles depuis 1984 ne donne pas dans le comique, c’est un euphémisme ! Nous gardons en particulier des souvenirs brûlants de Naître coupable, naître victime, plutôt glacés du Palais de glace de Vargas, et aussi de La Supplication de Svetlana Alexievitch

Théâtre de l’Atalante jusqu’au 7 décembre lundis, mercredis vendredis à 20 h 30, jeudis et samedis à 19 h, dimanches à 17 h Tél 01 46 06 11 90.

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